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Où en est Cigéo en 2020 ?

Adepte ou non des bonnes résolutions, une nouvelle année permet souvent de remettre les compteurs à zéro et de se reposer les bonnes questions. 2020 sonne à l’oreille comme l’heure des bilans et des décisions. Doit-on s’attendre à un virage inattendu pour Cigéo ?

 

La demande d’autorisation de création (DAC) de Cigéo attendue en 2019 n’a toujours pas été déposée ; le scénario initial prévoyait 2015. Le dernier calendrier présenté par l’Andra à la réunion sur les avancées de Cigéo au Clis envisagerait une décision d’autorisation de création aux alentours de 2023-2024.

 

Ces derniers retards dans le calendrier pourraient-il annoncer 2020 comme l'année des renoncements ? En effet, des paroles se libèrent, des confidences se murmurent, et toutes ces voix s’additionnent comme une rumeur sourde qui commence à s’entendre pour qui tend l’oreille. On la distingue lorsque nous entendons que l’Andra est bien en peine pour répondre aux éléments soulevés par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) au sujet de son dossier d’options de sûreté de l’été 2017 (revoir nos analyses ici et ici). L’agence est finalement depuis plusieurs années dans une position délicate, devant trouver des réponses techniques à des questions complexes qui sont les conséquences de mauvaises solutions et de choix politiques.

 

Pour ôter certaines incertitudes, nous sommes allés retrouver Bertrand Thuillier, expert indépendant sans qui nous n’en saurions pas tant sur l’étendue des risques de Cigéo et qui a su décortiquer les travaux de l’Andra. Voici l’entretien.

 

 

CEDRA - Bertrand, fin décembre 2017, nous vous avions interviewé pour que vous apportiez un peu de lumière sur les derniers avis de l’IRSN, de l’ASN et de la CNE (à retrouver ici). Vous nous aviez un peu fichu la frousse : à vous entendre, les risques de Cigéo sont inévitables ! Est-ce que vous pouvez aujourd’hui nous rassurer un peu ? En deux ans l’Andra a-t-elle su apporter quelques réponses aux interrogations des gendarmes du nucléaire ?

 

Bertrand Thuillier – J’aimerais vous dire que oui, mais en toute honnêteté je ne peux pour l’heure que vous donner mon avis.

 

L’Andra n’a à ce jour toujours pas déposé sa demande d’autorisation. Or, c’est dans ce dossier que l’on pourra savoir comment l’Andra répondra aux exigences formulées par l’IRSN et l’ASN suite à leurs analyses du dossier d’options de sûreté de 2017. Pour rappel, il ne s’agissait pas de petites améliorations ou de corrections à apporter, mais bien de changements en profondeur pour diminuer entre autres la sensibilité de Cigéo à un risque systémique d’incendie. Pour le comprendre, il faut avoir en tête que ce sont bien les choix effectués du milieu souterrain, à savoir l’argile, et de l’architecture du stockage qui ont mis l’Andra dans cette impasse :

 

. Comme je vous l’ai déjà dit, les risques sont en premier lieu liés à la décision même de l’enfouissement dans de l’argile. S’il y a d’importants risques d’incendies et d’explosions, c’est bien parce qu’il est tout à fait incohérent d’enfouir des déchets radioactifs dans une matrice friable et saturée en eau. En effet, cette concomitance eau et forts rayonnements favorise une production d’hydrogène en continu, et les structures en acier indispensables pour soutenir le stockage généreront également de l’hydrogène par corrosion. La production en masse de ce gaz sera donc inévitable et constituera alors le premier des facteurs de risques d’incendies.

 

. C’est aussi la conception même de Cigéo qui s’avère aussi responsable d’une augmentation significative des risques d’incendies. En effet, pour des raisons d’optimisations de coûts et donc d’une volonté de diminuer le volume de stockage souterrain, l’Andra a décidé de ne pas doter les colis de protections radiologiques, entraînant l’inaccessibilité des alvéoles de stockage, ce qui interdit toute maintenance aisée. C’est par conséquent un leurre de penser, qu’en cas d’accident, il serait possible d’intervenir en milieu souterrain pendant la période d’exploitation. Et même dans le cadre d’un fonctionnement normal du site, ce sont ces choix de conception qui rendent impossible des interventions humaines en cas de colis non-conformes, tombés, descellés, éclatés, voire même en situation d’auto-inflammation, par exemple.

 

 

Enfin, on comprend également qu’en optant pour des alvéoles irradiantes, les conditions ne sont pas réunies pour assurer une véritable réversibilité de l’installation. Et il faudrait arrêter de jouer sur les mots : depuis que nous avons démontré que la réversibilité était un mensonge, l’Andra nous inonde de nouvelles formules telles que la flexibilité, l’adaptabilité ou la progressivité du stockage, mais ce qui intéresse la population et à juste raison, c’est de savoir si OUI ou NON il serait possible de récupérer les colis. La réponse est NON.

 

 

CEDRA – En étudiant le document présenté par l'Andra au Clis de Bure le 9 décembre 2019, on a l'impression qu'elle s'est reconvertie dans l'art plastique quand elle annonce étudier le polystyrène comme remblai. Mais ne soyons pas mauvaise langue : vous qui avez étudié le document avec un regard plus avisé, êtes- vous en mesure de nous dire comment les recherches de l'Andra évoluent ? 

Bertrand Thuillier – La lecture de ce document permet de se faire un premier avis sur la manière dont l’Andra prend en compte les remarques de l’ASN et de l’IRSN. Plusieurs choses m’interpellent. Les travaux de l’Andra portent bien maintenant sur les inconnues majeures que nous relevions, et qui ne sont évidemment pas levées :

- Ce n’est que tardivement que l’Andra a pris conscience de l’importance des structures pour soutenir le stockage ! Des travaux sont engagés pour mieux estimer la constructibilité et surtout en utilisant des matériaux compressibles comme, par exemple, le polystyrène que vous citiez, mais nous n’avons pas plus d’éléments.

- Je note également que la question de la production d’hydrogène par corrosion est bien devenue également un sujet de préoccupation majeur. On peut ainsi observer que l’Andra est encore en phase de recherche de matériaux moins sujets à ces phénomènes (aciers spéciaux, céramique…), mais cela reste encore du domaine de la recherche.

 

 

CEDRA – Depuis 2014 pour le chiffrage de Cigéo, un autre point très important reste l’inventaire des colis à enfouir, celui-ci ne semble pas avoir bougé, quel est votre avis sur ce sujet ?

Bertrand Thuillier - L'inventaire des déchets destinés à Cigéo me laisse sceptique car je ne constate pas, en effet, d'évolution : l'Andra réitère les chiffres connus d'environ 10 000 m3 de déchets HA-VL et de 73 600 m3 de déchets MA-VL en colis primaires, soit 350 000 m3 en colis conditionnés (Inventaire de référence de 2013). L'Andra ne semble pas prendre en compte les derniers chiffres de l'IRSN de 2017 avec les 504 000 m3 de déchets MA-VL conditionnés en comprenant les déchets dits "de réserver" (PGID v.D). 

 

Mais ce sont aussi les quantités considérables de combustibles usés (68 500 m3), pas encore requalifiés en ‘Déchets’ qui ne sont pas pris en compte en inventaire, et pour lesquels la conception même de Cigéo n’est pas adaptée.

 

Ce manque de réactualisation de l’inventaire de Cigéo est très regrettable car le rajout des combustibles usés obligerait par exemple à : augmenter les diamètres des galeries, revoir les croisements et les circulations, voire même à dépasser en surface les limites de la Zira (Zone d’Intérêt pour la Reconnaissance Approfondie)…

En final, quand bien même l’Andra déposera sa demande d’autorisation de création, cela ne signifiera donc pas que le projet est finalisé, mais plutôt actera que Cigéo ne répondra pas à ses objectifs à traiter les déchets générés par le parc électronucléaire français.

 

 

CEDRA – Vous avez parlé de l’inventaire de Cigéo, et à ce sujet une question nous taraude : depuis des années, il est martelé que les déchets bitumineux (enrobés de bitumes) qui représentent 18 % des déchets de MA-VL – c’est à dire une part non négligeable de la totalité – sont extrêmement inflammables et ne peuvent être enfouis en l’état. Dans son avis du 11 janvier 2018, l’Autorité de sûreté nucléaire demandait des études complémentaires de deux types : évaluer si des évolutions de conception pourrait permettre de les stocker tout de même dans Cigéo, ou si un traitement préalable pourrait neutraliser la réactivité de ces déchets (c’est à dire neutraliser leur inflammabilité avant enfouissement) et serait techniquement faisable. Elle préconisait la seconde. Or, récemment, la revue des évaluateurs internationaux sur la gestion des déchets bitumés* recommande finalement d’abandonner cette option qui n’est pas encore au point à l’échelle industrielle, et irréaliste avant 2040. En revanche, sur une potentielle modification de la conception, le groupe de la revue estime que « les études conduites par l’Andra devraient permettre d'arriver à court terme à une conception dont la sûreté pourrait être démontrée de façon convaincante. De plus, le coût de cette solution de stockage direct serait nettement inférieur à une neutralisation préalable de la réactivité des déchets. ». Grosso modo, le groupe de la revue estime que la conception de Cigéo pourrait être aménageable pour les déchets bitumés malgré leurs caractéristiques. Nous avons du mal à comprendre : si véritablement quelques aménagements ici et là étaient suffisants, c’est une option qui aurait dû être envisagée depuis bien plus longtemps non ?

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*pour jeter un oeil à cette revue
asn Rapport final revue déchets bitumés2
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Bertrand Thuillier – Il faut rappeler, avant tout, de quels déchets il s’agit. Ils ont été produits à partir de 1966 à Marcoule puis en 1989 à la Hague. Le choix du bitume avait été fait pour conditionner des boues provenant du traitement des effluents radioactifs. S’il présentait l’avantage d’être une solution moins coûteuse et plus facile à mettre en place que de vitrifier ces effluents, ou de les enrober dans du ciment, nous le payons très cher maintenant. Ces déchets sont rendus encore plus dangereux : non seulement ils produiront eux aussi de l’hydrogène, mais le bitume étant un matériau également très inflammable, les risques d’incendies sont accrus. Il faut en effet rappeler que ces fûts présentent un risque élevé de réactions exothermiques (auto-inflammation par réaction chimique), et nous pouvons craindre alors que l’emballement d’un seul colis s’étende aux autres. Un incendie en milieu souterrain avec ces deux combustibles serait un phénomène hautement incontrôlable.

 

Il faut être sérieux et cohérent :

 

- Si l’IRSN estimait en 2017 que la stratégie de sûreté de l’Andra vis à vis des risques d’emballement par réactions exothermiques était fragile, ce n’est pas quelques centimètres de béton de plus pour les colis de conditionnement qui pourront empêcher un emballement et la propagation d’un éventuel incendie, c’est certain. Revoir en profondeur la conception limiterait peut-être un peu plus le risque sans l’exclure, mais cela demanderait de vraies investigations (sans doute vers des compartimentages, type parois coupe-feu), des années de recherches supplémentaires.

 

- L’ASN est un organisme sérieux, s’il souhaitait privilégier la neutralisation de la réactivité exothermique des déchets plutôt que de revoir la conception, c’était bien parce que cette option avait le mérite de traiter de manière définitive ce type de risque. Mais ce n’est pas dans cette voie que l’Andra se dirige, au détriment de la sécurité, et toujours pour des questions d’optimisation de coûts.

 

CEDRA – Une étude vient d’être publiée dans la revue américaine ‘Nature Materials’ et met en avant que la corrosion du verre et de la céramique pour conditionner des déchets nucléaires « pourrait être accélérée de façon significative » dans certaines conditions (en fonction de l’environnement et du site de stockage dans lesquels ils seraient mis). Si nous savions que l’acier finirait par s’oxyder notamment à cause de la présence de l’eau, il s’avère que cette corrosion aura des conséquences directes sur le verre et à terme sur la libération des éléments radioactifs. Pour les chercheurs, dont certains sont issus du Commissariat à l’énergie atomique, cette découverte est « inattendue ». Ils précisent que l’étude se base sur les conditions environnementales du site de Yucca Mountain dans le Nevada qui avait été envisagé pour stocker en couches profondes les déchets nucléaires mais que ces résultats « ne sont pas directement transposables » [à d’autres projets du même type]. Selon l’Andra, « les conclusions sur les comportements des verres ne peuvent pas être transposées à Cigéo ». Nous aimerions bien savoir pourquoi ! À Bure, si les conditions chimiques ne sont pas absolument les mêmes, il y a tout de même des similarités : la présence d’eau, les risques de corrosion des colis et des structures, les colis de déchets HA-VL qui sont aussi vitrifiés et ensuite enveloppés d’acier… Ces colis pourraient donc se dégrader plus rapidement que prévu ? C’est une étude dont se serait bien passée l’Andra, ne pensez-vous pas ?

 

Bertrand Thuillier – Alors, ce que nous dit cette étude, c’est essentiellement que les interactions entre l’acier inoxydable, du verre et de la céramique n’ont pas été suffisamment étudiées, et leur mise en contact favorise une accélération de la vitesse de corrosion. C’est bien sûr très intéressant, car ce phénomène physique s’observerait aussi pour Cigéo. Maintenant, l’Andra se cachera probablement derrière le fait que l’étude ne divulgue pas d’éléments chiffrés.

 

Ce que je peux néanmoins vous dire, c’est qu’avec une corrosion plus importante que prévue, la production d’hydrogène issue de cette corrosion sera également plus importante ! Concrètement, cela aggravera un peu plus les risques d’explosions et d’incendies.

 

CEDRA – Si nous comprenons bien, rien de nouveau finalement, les nouvelles ne sont pas bonnes… Nous pourrions résumer en disant que Cigéo prend la poussière ?

 

Bertrand Thuillier – Oui, même si ce n’est peut-être pas l’expression que j’emploierais, je serais plus radical : obsolète, caduc, seraient plutôt mes qualificatifs. Ce qui est intéressant, c’est finalement que tout ce nous disons est toujours confirmé, parfois plusieurs années après. Peut-être finira-t-on par être écouté lorsque l’on demande l’abandon en faveur de l’entreposage longue durée sur les sites de production. Ce que je dis là peut paraître optimiste, je sais bien que la décision d’autoriser Cigéo, si cela devait être le cas, sera évidemment plus politique que technique. En toute franchise, ce ne sera probablement pas les failles techniques de Cigéo qui imposeront un renoncement à l’enfouissement… mais plutôt l’impasse financière dans laquelle l’industrie nucléaire se situe maintenant avec des coûts de production du double des énergies renouvelables, en particulier vis-à-vis de l’éolien marin.

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